L'histoire commune entre la vallée de Sóller et la France – dont la connaissance et le partage sont l'un des principaux buts de l'association – est intimement liée au phénomène migratoire qui s'est produit aux Baléares à la fin du XVIII siècle, et qui dura jusqu'au milieu du XX siècle.
Un grand merci à l'historien local Toni Quetglas, qui nous fait partager ici ses recherches en nous livrant ses conclusions sur les conséquences culturelles et sociales de l'émigration sollerique vers la France entre 1880 et 1936.
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A la fin du XVIIIème siècle s’est produit aux îles Baléares un flux migratoire qui dura jusqu’au milieu du XXème siècle.
Ce phénomène est caractéristique et commun à tout le continent européen, spécialement au pourtour méditerranéen. L’émigration majorquine à l’époque contemporaine s’est dirigée vers l’Amérique, l’Algérie et l’Europe (spécialement la France).
Il existe des caractéristiques de base de l’émigration majorquine, qui sont communes à toutes les villes de l’île :
On a établit trois grandes périodes pour expliquer l’émigration majorquine basées sur différentes variables comme la conjoncture politique, sociale et économique, tant de l’Etat espagnol comme de l’Europe, les entraves et les facilités de la politique migratoire des pays d’accueil ou des grands courants migratoires européens, spécialement les méditerranéens :
Quant au mouvement associatif, il est à mentionner que les majorquins ont toujours voulu maintenir des liens avec l’île en se regroupant en différentes associations et sociétés. On peut mentionner en Argentine « La Casa Balear » (Mendoza), « l’Agrupació Mallorquina » (San Pedro) et « La Casa Balear » (Buenos Aires) ; en Uruguay « La Roqueta » (Montevideo) ; a Cuba « El Centro Balear », « Beneficiencia y Auxilios Mutuos » (La Havana) ; et au Chili, « El circulo Balear ».
La ville de Sóller est située dans une vallée de la chaine de Tramontana. Entourée de montagnes, la sortie la plus rapide de la vallée était la mer, jusqu’à la moitié du XIXème siècle.
L’émigration à Sóller a suivi les étapes chronologiques citées auparavant, mais avec de nombreuses particularités dues à sa singulière évolution historique et à sa situation géographique. On peut distinguer deux grandes zones migratoires :
Avec le rétablissement des privilèges pour faire du commerce depuis le port de Sóller durant le règne de Carlos III, s’est initié un intense commerce avec le sud de la France.
Ce commerce se basait en grande partie sur la distribution d’agrumes. Les principaux marchés des agrumes solleriques étaient Cannes, Sète, Port la Nouvelle, Marseille et Nice. Depuis ces villes, le réseau ferroviaire français distribuait les produits dans tout le pays. Selon Miquel Arbona Oliver, le premier sollerique ayant établit un commerce permanent de fruits en France fut Antoni Rotger Bajà au milieu du XIXème siècle. Dans cette période, l’émigration vers la France fut plutôt faible. Les besoins de la population n’exigeaient pas de partir à l’extérieur, l’économie locale étant en cette période plutôt stable et en phase de croissance, surtout par l’expansion de l’économie et de l’activité textile.
Les premiers endroits où s’établirent les émigrants furent les ports du sud de la France (Marseille, Béziers, Montpellier, Perpignan, Nîmes et Avignon), connus pour les contacts commerciaux antérieurs.
La majorité de ces premiers émigrants ont établit des commerces de fruits, liés au traditionnel commerce des agrumes.Il existait aussi d’autres types de commerces liés au monde de la restauration (cafés, restaurants et auberges). Ce modèle posa les bases de la hausse migratoire postérieure et fut suivi par ceux qui vinrent ensuite.
A partir des années 80 du XIXème siècle, la destination des émigrants cessa d’être l’Amérique pour être la France.
Parmi les causes, la crise économique qui affecta Sóller à partir des années 60 et qui affecta tous les secteurs de production, avec la maladie des orangers et la perte du commerce des agrumes, à laquelle s’ajoute la crise du secteur textil provoquée par le changement de conjoncture dans le coton. Ainsi, les principaux affectés furent les paysans, les anciens artisans pêcheurs et les petits artisans du textil.

Une seconde cause était la croissance démographique de la fin du XIXème siècle due à l’introduction de nouvelles mesures sanitaires et d’hygiène. Cela a entrainé une adaptation et une restructuration du système économique sollerique, qui a dû s’adapter pour devenir plus compétitif.
En troisième lieu, la France offrait un marché de consommateurs avec une croissance et une capacité d’absorption plus grande que celle du marché américain.
La proximité entre Sóller et la France facilita aussi le contact constant avec le pays d’origine, favorisa le retour et rendait possible l’émigration à un groupe d’âge plus varié et qui pouvait se faire conjointement avec femmes et enfants.
Il ne faut pas oublier de mentionner une série de causes provenant du pays d’accueil, comme la crise démographique de la France au XIXème siècle, provoquée surtout par une baisse de natalité.
Un autre facteur déterminant fut la politique favorable de l’Etat français à l’immigration et à l’intégration des travailleurs étrangers, grâce aux lois de nationalité et de scolarisation en France des fils d’immigrants. A la suite des premiers migrants, les solleriques se sont établis dans le sud-est de la France, principalement dans les départements de l’Hérault, l’Aude, les Pyrénées Orientales, le Gard et les Bouches du Rhône, principaux passages des routes mercantiles et porte d’entrée au marché français. Plus tard, les émigrants se sont déplacés vers le centre et le nord de la France, ainsi que dans les zones francophones des pays voisins : Belgique, Allemagne, Luxembourg et Suisse.
La principale caractéristique des émigrants solleriques en France est qu’elle ait été une migration « qualitative » en ce qui concerne les activités économiques pour lesquelles ils se sont dédiés (secteur de service).
Le chercheur français Robert Ferras a définit le prototype d’émigrant majorquin résidant dans le département de l’Hérault comme « un homme jeune, né à Sóller, marchand d’oranges et de primeurs, dans les grandes villes de l’Hérault et qui reste en contact avec son lieu d’origine qu’il retrouve périodiquement ».
Le succès de la stratégie des solleriques fut l’établissement d’un complexe réseau
commercial et familial, lié à l’arrivée constante de main d’œuvre. Il se produisait une substitution continue. L’évolution professionnelle des émigrants suivait souvent le même modèle : le garçon qui arrivait pour travailler en France comme commis, serveur ou vendeur, quand il avait économisé assez, devenait indépendant et montait son propre commerce ou le rachetait à son ancien patron. Quand le commerce marchait, le travailleur était remplacé par un autre jeune émigrant. Alors, l’ancien commis, maintenant commerçant avait aussi besoin de nouveaux travailleurs et allait les chercher à Sóller, de préférence dans l’entourage familial ou entre les amis, ou sinon, il passait une annonce dans la presse locale. Une autre habitude commune aux solleriques est qu’ils établissaient leurs commerces à proximité les uns des autres et ils occupaient souvent la même rue ou la même place.
La première guerre mondiale marqua une cassure de la dynamique migratoire.
Les années de la Grande Guerre ont supposé le retour de beaucoup d’émigrants et l’arrêt du flux migratoire. Le voyage par les routes traditionnelles n’était pas sûr et les voyages se sont réduits. L’exemple le plus clair de cette insécurité fut celui du navire sollerique Villa de Sóller qui fut coulé par un sous marin allemand en 1918. De plus il existe divers cas tragiques de solleriques qui perdirent la vie à cause de la guerre. Le plus tragique fut celui des commerçants Antoni et Jaume Oliver et trois employés de leur commerce, assassinés par les troupes allemandes à Liège en Belgique.
Il n’est donc pas étrange que la population de Sóller se soit majoritairement inclinée vers les puissances alliées. Malgré tout il a eu quelques manifestations en faveur des allemands, et depuis La France, se sont émis des soupçons de collaboration sur certains commerçants ayant des intérêts en Allemagne et qui auraient livré du combustibles aux sous-marins allemands dans les eaux des Baléares.

Dans les années 20, la politique française sur l’immigration de travailleurs étrangers commença à changer. En 1924, les autorités françaises décidèrent que le grand nombre de travailleurs étrangers mettait en danger la santé publique. En même temps que se durcissaient les mesures de contrôle des immigrants, on offrait par ailleurs des facilités pour l’intégration et l’adoption de la nationalité française.
La décennie des années 30 a été marquée par les conséquences de la crise économique de 1929, la guerre civile espagnole et la deuxième guerre mondiale.
Ces deux phénomènes furent la cause principale de la baisse du nombre de migrants. Il faut aussi tenir compte des différentes lois d’amnistie pour les objecteurs de conscience au service militaire depuis la fin des années 20.
La crise économique de 1929 a beaucoup affecté la France, son gouvernement pris une série de mesures légales de caractère protectionnistes, parmi lesquelles la restriction de l’entrée de nouveaux immigrants dans le pays.

En 1933 est publié un décret qui exigeait à tous les étrangers la détention d’une carte d’identité et une autorisation de résidence. Ils étaient aussi obligés de faire viser leur carte d’identité à chaque changement de domicile. S’ils voulaient travailler, ils devaient présenter, en plus de la documentation antérieure, un certificat médical et un contrat de travail agréé par le Ministère du Travail français. Si toutes ces conditions requises n’étaient pas remplies, l’immigrant pouvait être expulsé ou encourir une peine de prison.
Devant ces difficultés, les autorités de Sóller et les sociétés de secours mutuels espagnoles se sont mobilisées pour entreprendre des démarches avec les députés majorquins aux Cortes espagnoles (spécialement avec le banquier Joan March Ordinas) pour négocier avec le gouvernement français afin que les espagnols et en particulier les solleriques, restent exclus de la nouvelle loi sur l’immigration. Se sont ajouté des difficultés administratives, les travaux d’extension des quais du Port en 1932, qui ont fait diminuer le trafic maritime commercial et de passagers. La guerre civile espagnole a freiné l’émigration. L’île est restée la dénommée « zone nationale » et il s’est établi un contrôle strict de la circulation de personnes, qui s’est maintenu pendant toute la décennie des années 40.
L’émigration a donné lieu à une nouvelle classe sociale, de type bourgeoise, avec des individus provenant des classes artisanales, anciens marins et petits agriculteurs. En France, ils supportaient de dures journées de travail, et quand ils revenaient à Sóller, ils voulaient faire ostentation de leurs richesses.

Un moyen de maintenir les liens avec Majorque fut le mariage des émigrants avec les jeunes filles de Sóller. La majorité des émigrants partaient très jeunes, vers 14-15 ans. De plus, les journées de travail dépassaient les 12 heures et ils n’avaient la le temps de courtiser. Une fois que les commis avaient assez d’argent pour s’établir à leur compte, la prochaine étape était le mariage, et ils entreprenaient des démarches pour se marier avec une jeune fille de Sóller puisqu’ils cherchaient une « madona » pour tenir le magasin et la maison. Les familles solleriques se méfiaient généralement des jeunes françaises ou américaines et ne les considéraient pas assez dévouées, n’ayant pas le sens du sacrifice assez développé.
Dans ce jeu matrimonial, l’abbé Josep Pastor Castanyer, connu comme le vicaire Fiquet, va jouer un rôle déterminant. Il a béni quelques 1671 mariages durant les premières décennies du XXème siècle, la majorité d’émigrants. Le procédé que suivait l’abbé était toujours le même, le prétendant ou sa famille écrivait une lettre au vicaire dans laquelle il demandait d’urgence un mariage rapide. L’abbé Pastor n’avait pas de difficulté pour trouver une candidate, l’émigration ayant fait diminuer l’offre de jeunes-hommes en âge de se marier, et il transmettait l’offre du prétendant. Si elle acceptait, le mariage se concrétisait en quelques semaines, et le fiancé ne voyait la future mariée que quelques jours avant l’union. Juste après la cérémonie, les jeunes mariés partaient vers la ville où ils avaient leur commerce.
Il s’introduit également des changements dans la manière de s’habiller, les hommes comme les femmes ont adopté la mode européenne et ont abandonné les vêtements traditionnels iliens.
Un des traits les plus caractéristiques de l’émigration a sans doute été l’assimilation de mots et de paroles issus des lieux où l’on a émigré, principalement de France. Le principal changement étant la prononciation du r et le son [i] au lieu de [ë]. Ainsi, se sont introduits de nombreux gallicismes dans la langue majorquine comme : arramassar (ramasser), banana (banane), beta-rave (betterave), bullota (bouillotte), bureu (bureau), carrota (carotte), cop de fil (coup de fil), cornixó (cornichon), enrumat (enrhumé), gara (gare), garçó (garçon), guixé (guichet), llunetes (lunettes), marchant (marchant), memé (grand-mère), pantufles (pantoufles), peixe (pêche), pepé (grand-père), retreta (retraite), tricot (tricot), valisa (valise), vianda (viande). Le français s’est converti de fait en la seconde langue de la localité.
L’offre éducative de cette langue s’est accentuée et il s’est crée un poste de professeur de français municipal. Maria Mayol fut professeur dans les années 20 à 30. En 1950 une section de l’Alliance Française s’installa à Sóller.

En ce qui concerne la littérature, le thème de la migration a inspiré plusieurs œuvres qui sont de bons exemples pour comprendre ce phénomène historique. A Sóller, on remarque le roman Elvira (Impresiones americanas) de Damià Ozonas (publié en 1923), et Islas (1976), les mémoires d’Esperança Mayol Alcover, fille d’émigrants. L’éducation et l’influence de la culture française ont fait qu’un grand nombre d’émigrants revenus à Sóller jouissent de bonnes bibliothèques. Le chercheur Antoni Vicens parle d’une bibliothèque imaginaire de l’émigration, avec les œuvres de Georges Bernanos (Journal d’un curé de campagne), Désiré Blanchet (Histoire de France), Victor Hugo (La légende des siècles), ou Jules Verne (Cinq semaines en ballon).
L’émigration a aussi été très liée à l’apparition et au développement de la presse locale. L’exemple le plus clair est celui de l’hebdomadaire Sóller , fondé en 1885 par Joan Marquès Arbona. La publication offrait divers aspects informatifs, parmi lesquels on remarquait, quant au thème qui nous occupe, la section Notes de Société, laquelle faisait écho des arrivées et des départs des solleriques, ainsi que des décès, naissances, mariages et autres informations relatives aux commerces ou à leur propriétaire. Le premier endroit où se rendaient les solleriques qui arrivaient ou partaient était la rédaction du journal pour annoncer leur arrivée.
Une autre section était celle des petites annonces commerciales, qui aidaient à compléter le réseau de clients ou fournisseurs. La rédaction du journal faisait l’intermédiaire quand un négociant voulait vendre son commerce, un jeune voulait en acheter un ou quand on cherchait de nouveaux employés. La majorité des solleriques étaient abonnés au journal Sóller , ils se maintenaient ainsi au courant de se qui se passait dans la vallée. La presse locale, et en particulier le Sóller a joué un rôle capital dans le maintien des relations entre la localité et ses émigrants. La majorité y était abonnée et le journal s’expédiait dans de nombreuses villes françaises, à Porto Rico, au Mexique, à Cuba et aux Etats-Unis.
La publicité du journal, jusque dans les années 40, provenait majoritairement des maisons d’expéditions et de vente de fruits et primeurs, ou de quelques auberges ou pensions en Catalogne ou en France. Les annonces étaient écrites normalement en français, mais elles diminuèrent à partir de 1936, quand les lois franquistes interdisai
ent l’expression en une autre langue qui ne soit l’espagnol.
Beaucoup de ceux qui rentraient pour se retirer à Sóller se trouvaient sans occupation, et ont crée un casino pour pouvoir passer les heures libres entre émigrants retraités. En 1887, ils ont fondé l’association récréative La Torre. Cette association fut impulsée par les émigrants revenus d’Amérique. En 1893, cette société s’est unifiée avec une autre société, el Circulo Recreativo et la nouvelle entité pris le nom de La Unión, aussi connue populairement par Sa Botigueta des Senyors .
En plus de l’envie de se réunir, les émigrants ont importé de l’étranger la pratique du sport. Ainsi, à la fin du XIXème siècle, en 1899, s’est fondée une autre société récréative, El Circulo Sollerense, connue aussi comme Es Centro o Es Xiclets. Entre les sociétaires, se trouvaient « les retraités de France, les industriels, les commerçants, les travailleurs et les jeunes gens qui voulaient faire du sport ». Ces sociétés ont contribué à maintenir et à diffuser l’influence des émigrants, de même qu’elles étaient une plateforme pour toutes sortes d’activités culturelles et sportives.
Les émigrants ont aussi contribué à l’implantation de la mode d’aller « prendre les aïgues » (aller nager). Entre les décennies 1910 et 1920 les émigrants, principalement de France, bâtirent sur la plage d’en Repic des cabanes de plage qui étaient encore en place jusque dans les années 70.
Les habitudes et la vie quotidienne se sont aussi vues influencées par les nouveautés qui venaient d’Europe ou d’Amérique. Par exemple, la première automobile privée de Sóller a été conduite par Jaume Morell Bac, quand il s’est retiré de son magasin de Verdun.
Beaucoup de commerçants scolarisaient leurs enfants là où ils tenaient leur commerce, ainsi, quand ils revenaient, ces enfants avaient un niveau scolaire plus élevé que les autres. Le français est devenu la seconde langue de la vallée. Les émigrants ont essayé de donner une bonne éducation à leurs enfants. Le chercheur Bartomeu Orell conclut que « il semble évident que les émigrants - plus alphabétisés que le reste de la population – avaient un intérêt spécial pour améliorer le niveau de formation de leurs enfants, et une partie des ressources économisées en Amérique, dans le sud de la France ou au nord de l’Afrique était destinée à assurer l’éducation des enfants, déjà dans ces pays ou une fois rentrés dans leur village d’origine à Majorque. »
Un excellent exemple est celui de Maria Mayol Colom qui a fait ses études en France à L’Université de Bordeaux. Elle revint à Sóller pendant la première guerre mondiale et créa le « Foment de Cultura de la Dona » pour l'émancipation et l'éducation des femmes, dont elle fut la présidente jusqu'au milieu des années 30. Elle brilla en plus par son activité littéraire et politique. D' idées républicaines, elle fut la première femme des Baléares à se présenter comme candidate aux élections générales de 1933.
Une fois rentrés, les émigrants voulaient démontrer leur progrès économique. Ils le faisaient de trois manières, la construction ou la restauration de grands casals, l'édification de panthéons familiaux au cimetière et les dons à la ville. Dans les deux premiers cas, les courants artistiques de l'époque ont eu beaucoup d'influence, ainsi que le lieu de provenance des émigrés. Le mouvement artistique qui s'adopta fut le modernisme. A Majorque, le modernisme débuta plus tard que dans le reste de l'Europe et d'Espagne. La majeure partie des oeuvres modernistes furent réalisées par des initiatives privées, surtout par la bourgeoisie, qui, malgré les difficultés, allait en s'enrichissant grâce à ses commerces. Sóller fut, après Palma, la localité majorquine où le modernisme eut le plus de diffusion.

Les contacts avec la France, Valence ou Barcelone, conjointement avec l'existence d'une classe bourgeoise liée au commerce et à l'industrie textile a favorisé l'enracinement du mouvement. Ainsi, entre 1890 et 1920, la ville s'est remplie d'édifices aux éléments modernistes, desquels on remarque surtout la façade de l'église paroissiale de San Bartolomé, la Banque de Sóller, Ca'n Prunera, la casa Magraner, entre autres. De petits éléments montrant la diffusion du modernisme furent placés sur beaucoup de maisons du centre urbain, comme par exemple des balustrades en fer forgé avec des motifs floraux et les éléments décoratifs géométriques ou floraux adossés à beaucoup de maisons. La canalisation des capitaux dans l'architecture et les arts s'est produite dans quatre secteurs.
En premier lieu, la construction de maisons uni familiales: les nouveaux agrandissements ont permis la construction de maisons neuves avec des éléments modernistes. En 1886, s'est prolongée le vial de La Creu jusque al carrer d'en Real; en 1891s'est rédigé un projet d'urbanisation du Celler, dans lequel s'ouvrirent les rues del Celler, Sant Jaume, Santa Teresa et Fortuny, et qui fut agrandit en 1911 et 1913 quand s'ouvrirent les rues Bisbe Colom, Rullan i Mir et San Ramón; en 1903 commença le projet de la rue Gran Via, qui finissait place d'Amérique; en 1911 le carrer des Cetre et en 1932 se projeta l'avinguda d'Asturies.
Un deuxième secteur fut celui de la construction d'hypogées et de tombes: l'une des démonstrations de richesses et d'ascension sociale se traduisit en la construction de tombes somptueuses pour se différencier du reste de la population. Ainsi, se sont construits hypogées, panthéons et niches. Une grande partie des émigrants voulait être enterrée à Sóller. Pour cela ils revenaient peu avant de mourir ou prenaient leurs dispositions pour le transfert de leur corps après leur mort. Le cimetière de Sóller est un bon exemple d'un cimetière de montagne, divisé en terrasses qui s'adaptent au terrain. Le modernisme est présent dans une bonne partie des panthéons et des sculptures où l'on reconnaît l'œuvre du sculpteur catalan Josep Llimona. Le français est une langue très présente dans beaucoup d'épitaphes du cimetière, où se répète le mot souvenir ou des phrases comme: « comme une fleur brisée au souffle de l'orage, la mort l'as ravi au printemps de ton age » .
En troisième lieu, les donations: une autre manière de montrer la différence sociale était les donations que faisaient les émigrants enrichis qui étaient revenus à Sóller.

Finalement, le quatrième secteur d'inversion fut à travers l'architecture religieuse et publique. Se sont construit deux œuvres remarquables de style moderniste sur des plans de l'architecte catalan Joaquim Rubió Bellver. D'un côté, la façade de l'église paroissiale, et de l'autre l'édifice del Banc de Sóller. Il y eut aussi un projet de construction d'une nouvelle mairie de style moderniste mais qui ne s'est jamais realisee. Sans oublier de mentionner la construction de la chapelle du monastère de Santa Maria del Olivar (1917), aussi moderniste.

Se sont aussi produit des changements dans la gastronomie, les épouses qui avaient émigré avec leurs maris, introduisirent à leur retour de nouvelles recettes apprises à Porto Rico ou en France, ainsi que de nouveaux ingrédients qu'elles introduisirent dans les plats traditionnels. Ainsi, des plats comme les bananes frites avec du riz blanc ou le canard à l'orange se convertirent en plats quotidiens dans les cuisines solleriques. En 1931, est publié un livre de cuisine avec des recettes de Majorque, mais aussi de France, d'Allemagne et d'Amérique. Le plus grand nombre d'exemplaires de ce livre s'est vendu en dehors de Majorque, principalement en France, certainement pour ne pas oublier les racines.
Beaucoup de solleriques, une fois revenus se sont impliqué dans la vie publique municipale. La bonne position économique avec laquelle ils revenaient leur permettait de dédier du temps à la politique. La plupart se sont incliner vers les idées conservatrices, en accord avec leur situation sociale, en maintenant ainsi le caciquisme dans la ville.
Quelques uns cependant sont revenus de Porto Rico ou de France avec des idées politiques progressistes. Les créateurs du « Centro Republicano Sollerense » furent des émigrants revenus de Porto Rico, entre lesquels on remarque Antoni Mayol Simonet (fondateur de la quincaillerie Los Muchachos a San Juan), Llorenç Roses Bermejo (petit fils du fondateur de l'entreprise exportatrice et productrice de café Roses et Cie, beau-frère du médecin et maire de Palma durant la Seconde République, Emili Darder Canaves) et Damià Ozonas Pastor (auteur du roman Elvira). Ils ont pousser à la création d'une école laïque dans la ville, d'une fanfare municipale, et de deux publications périodiques (El Pueblo et La República).
Comme nous l'avons dit, une bonne partie des émigrants à l'étranger était pour les partis conservateurs de l'état espagnol, en donnant leur support économique depuis l'extérieur.
Une grande partie des maires de Sóller entre 1900 et 1940 furent des émigrants revenus. On distingue les frères Miquel, Josep et Joan Ripoll Magraner, propriétaires de Ripoll et Cie (entreprise dédiée au commerce et à l'exportation avec des succursales dans diverses villes françaises et espagnoles. Miquel Ripoll fut maire en 1907 pour le Parti Conservateur, Joan fut membre du comité directeur de la Banque de Sóller et Josep membre du conseil d'administration du Ferrocarril. Nous pourrions aussi citer Ramón Escalas Deyà (commerçant établi à Castres), qui fut maire en 1908; Joan Puig Rullan, (commerçant ëtablit à La Havane, Cuba) qui fut maire en Joan Magraner Oliver (commerçant établit à Belfort, France) qui fut maire en 1919; Antoni Castanyer Bernat ( commerçant de fruits établit à Agde, France) qui fut maire entre 1928 et 1929.
Il convient de souligner la présence d'un vice-consul français à Sóller. Entre 1890 et 1930 Llorenç Bauzà et Joan Marquès Frontera ont occupé ce poste.
L'émigration a aussi affecté l'évolution économique de Sóller ; sont apparues des entreprises ou des entités qui servaient à réinvestir le capital obtenu à l'étranger.
Comme nous l'avons dit, les bénéfices obtenus à l'étranger se sont surtout réinvestis dans les infrastructures, l'industrie et le commerce. Les compagnies les plus importantes de la vallée crées aux alentours de la fin du XIX, début XX, prirent leur essor grâce au capital émigrant. Citons par exemple le Ferrocarril de Sóller. Ce capital a aussi favorisé la fondation en 1881 de la Banque de Sóller, liée au moins en partie, à l'industrie textile. L'entité a servi de pont pour le réinvestissement du capital émigrant. L'autre banque de la localité, la succursale de la banque Credit Balear est inaugurée en 1872. L'industrie textile s'est aussi développée grâce aux investissements des émigrés.
Le commerce croissant de l'orange a favorisé l'apparition de compagnies maritimes locales qui se chargeaient du transport des marchandises, comme la Maritima Sollerense (1903 – 1923)et la Compañia de Navegación Sollerense (1923 – 1927). La Maritima Sollerense par exemple a été crée pour acquérir un bateau vapeur qui faisait la route du Port de Sóller vers Barcelone et Sète. De ces compagnies maritimes, ont bénéficié non seulement les producteurs et exportateurs d'agrumes, mais aussi les industriels du textile qui travaillaient avec la France. Les associations agraires ont été des voies d'investissement du capital émigrant et cela a contribué à maintenir le minifundi qui a prédominé comme structure de la propriété dans la localité. Sont apparues au début du Xxe, diverses associations de défense des intérêts des agriculteurs locaux. L'émigration n'a pas seulement apporté une contribution économique, ceux qui sont revenus ont apporté de nouvelles connaissances des villes américaines ou européennes. Un bon exemple est celui de Joan Oliver Rullan qui a émigré en France en 1824 et qui travailla dans un atelier métallurgique à Marseille. A son retour, il a fondé une usine de métallurgie qu'il a ensuite transférée à Palma, la convertissant en l'une des meilleure de l'époque.