Estau aquíLa gestion traditionnelle de l'eau à Majorque / Le cas de la Vallée de Sóller
Le cas de la Vallée de Sóller
La vallée de Sóller
Au centre du massif montagneux, dite Serra de Tramuntana, la ville de Soller et occupe une position privilégiée: trois agglomérations sont groupées dans une vaste cuvette ouverte sur la mer au Nord Ouest et entourée de cinq massifs culminant entre 800 et 1400 m. Pour simplifier à l'extrême la géologie complexe de ce site, disons qu'à partir des sommets une première zone de roches calcaires perméables et solubles est posée sur une couche sensiblement horizontale de marnes et argiles imperméables, suivi d'une seconde disposition morphologique identique. L'eau s'accumule à la jonction des deux couches et sur la pente du terrain les sources jaillissent à ce niveau. Il y a donc des sources naturelles spontanées; mais l'homme, se fiant à la nature du sol peut aussi creuser une galerie horizontale pour aller chercher l'aquifère; voire un puits vertical de prospection suivi en cas de succès d'une galerie en légère pente pour évacuer l'eau à l'air libre.

En zone basse et plane de la cuvette, de nombreux puits donnent accés à la nappe; l'extraction se fait au moyen d'une "sinia" , un manège à chaîne de godets entrainé par un animal qui tourne en rond.
Les agriculteurs arabes ont réalisé l'ensemble des ouvrages qui ont en fait peu évolué dans leur principe. De la source partent les "siquias", canaux taillés dans le roc ou faits de profilés de terre cuite en formes de tuiles. Ce réseau complexe parcourt toute la zone des jardins et alimente des "safareigs", réservoirs privés de taille très variables, utilisés pour l'irrigation finale des cultures. La distribution alternée se fait en manoeuvres successives de petites trappes verticales appelés "fiblas". Tous ces termes arabes se sont intégrés dans la langue locale, qui est le catalan avec quelques particularités spécifiques.

L'occupation musulmane s'est terminée en 1229 après la conquëte de Majorque par le roi Jaume 1er à la tête d'une coalition chrétienne catalano-aragonnaise au départ de Barcelone. Après la victoire, l'ensemble des biens et territoires a été partagé entre les protagonistes. Les documents établissant les répartitions après spoliation des vaincus font état d'une vie économique antérieure prospère.
Les vainqueurs ont repris les activités, biens et domaines ainsi que méthodes d'exploitation sans changements matériels notables.
Dés l'avènement de l'occupation chrétienne des documents écrits décrivent l'organisation du territoire, les partages fonciers, ainsi que les règlements liés à la gestion de l'eau et l'historique des litiges en résultant.
Après l'administration unique et centralisée des musulmans, l'Acte de Répartition des biens et terres entre les participants à la conquête va sérieusement compliquer la gestion du foncier et de l'eau.
Le roi s'attribue le gros du gâteau, puis viennent les seigneurs chevaliers combattants, par ordre de préséance, puis les ecclésiastiques qui ont fait la promotion spirituelle de la croisade contre les infidèles, sans négliger bien sûr la promesse de sérieuses rétributions matérielles. Le partage foncier se fait par découpes souvent dispersées sur une même entité territoriale. Ainsi, à Soller, il y a le Roi, puis le Comte d'Empuries et le comte Gaston de Béarn, qui, tous deux à leur tour partagent entre leurs subalternes "porcioners": on y trouve l'évêque de Girona, les milices de Narbonne, l'abbé de Guixiols, un archidiacre de Barcelone, etc.. et on descend encore d'un cran pour rétribuer les moins gradés, cavaliers et divers acteurs combattants ou non !
De plus chaque propriétaire premier ne vit pas sur le terrain conquis; il est retourné sur ses terres d'origines du continent. Il délégue la gestion locale à des "procuradors" qui à leur tour confient l'exploitation des terres à des colons sous contrat de fermage, avec versements de loyers et impôts, différant selon le statut social du créditeur.
Au 14ème siècle, pour Soller il y a dix propriétaires fonciers premiers directement issus de la Répartition, Roi, seigneurs et ecclésiastiques. Chacun applique sur ses portions de propriété son droit et sa fiscalité particulière. Cet imbroglio affecte fortement la gestion des biens communs et de l'eau. Le réseau traverse successivement les propriétés, suscitant litiges et procés interminables.
Pour compliquer encore plus la gestion de cette ressource vitale il faut rappeler quels en sont les usagers, avec leurs exigences respectives.
A priori le besoin essentiel est l'irrigation des terres cultivées qui requiert régularité et disponibilité de la ressource sans critère de qualité déterminant.
Il y a l'usage domestique, cuisine , boisson, qui exige un minimum de pureté et la préservation des critères d'hygiène indispensables
Les lavoirs au fil de l'eau n'améliorent pas la qualité.
Il y a des abreuvoirs pour les animaux, mal acceptés en zone habitée.
Sur le bassin de Soller il y avait de nombreux moulins à eau, certains ont subsisté jusque dans les années 1920. Ces machines requiert de gros débits, des horaires de fonctionnement pas toujours compatibles avec la distribution agricole. Le meunier a tendance a alimenter avec tout liquide disponible qu'il renvoit au même réseau en aval, sans se soucier de la qualité.
Il y avait aussi des tanneries, grosses consommatrices, mais qui rejetaient leurs effluents aux torrents, moindre mal !
S'installeront plus tard des fabriques de textiles.
Toutes ces activités peu compatibles suscitaient des batailles, litiges et arbitrages sans fin. S'y ajoutaient des querelles pour les droits de passage des siquias sur les terrains privés, les vols d'eau.
La ville a partiellement résolu en son temps les problèmes d'hygiène domestique en créant des fontaines publiques alimentées bien en amont du réseau.
Par précaution et économie beaucoup de maisons sont équipées de citernes chaulées alimentées en eau de pluie collectée en toiture. Actuellement, dans la maison ou j'habite, cette citerne assure le relais de l'eau de ville en cas de besoin .
Il y aussi un puits ancien toujours en service pour arrosage mais, dans le passé, son usage domestique a été source de maladies fatales par suite de la proximité de la souille à cochon, de l'écurie et l'absence de fosse septique.

(Au prix de grandes difficultés et péripéties juridico-administratives innombrables cette situation apparemment inextricable s'éclaircira lentement au fil des siècles.
A l'origine le roi Jaume 1er s'était réservé les ressources fiscales de la totalité de la ressource. Localement une institution de fonctionnaires et notables locaux , la "curia" assurait la gestion: collecte des redevances et impôts pour compte royal, seigneuriaux ou divers, ainsi que la juridiction de l'activité.
Mais ces institutions sont toujours soumises à l'autorité royale qui exerce une forte pression fiscale pour alimenter les finances du trésor épuisé au fil des siècles par les guerres et la baisse des ressources d'un empire en constant déclin.
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