(Par Michel Waller)

A Majorque, la plus grande des Iles Baléares, la culture populaire a maintenu des traditions collectives vivaces.
Chaque ville, village, a de nombreuses fêtes et célébrations,ou simples réunions de quartiers qui rassemblent la population dans une ambiance très conviviale. Pour les manifestations les plus importantes, toutes les forces vives de la communauté, associations formelles ainsi que quasi toute la population participent sous différentes formes. Musiques, chants, danses, défilés, cavalcades, personnages emblématiques, démonstrations et simulations historiques sont de la fête. Musiciens,chanteurs, danseurs et collectifs de bénévoles , tous amateurs, assurent la base de la contribution à lʼorganisation et lʼanimation..
Par exemple la fête de Saint Antoine est lʼoccasion de mobiliser tous les talents et toutes les énergies pour célébrer le saint patron du bourg de Sa Pobla, dans la zone agricole du centre de lʼîle. Cette célébration est particulièrement animée et diversifiée dans ces représentations. Nous évoquerons ultérieurement cet événement local emblématique, révélateur de lʼhistoire et de la culture de lʼîle.

La petite ville de Soller, située dans la zone montagneuse de la Serra de Tramuntana est également un lieu très actif dans et renommée pour ces festivités. La ville dispose dʼune école de musique très active et très fréquentée. Une banda municipale, cuivre et percussion, et un autre groupe de musique traditionnelle, cornemuse, flageolet, tambourins, violons et chanteurs, souvent associé au groupe local de danses populaires assurent lʼillustration musicale des nombreuses manifestations.
Cette culture festive est très vivante sur toute lʼîle de Majorque et on retrouve en tous lieux des formes très semblables dʼanimations. “La geste”, au sens ancien de la parole et de la poésie, y tient une place importante. Par exemple il y a des récitants de contes pour enfants qui reprennent le riche répertoire des “rondalles et cuentos” des îles Baléares. Pour grands et petits, des orateurs désignés investis dʼun rôle officiel interviennent pour des discours conventionnels, odes et suppliques liés à la célébration, mais aussi donner les ordres de départ des phases de la fête ou initier en temps et heure les chants, hymnes ou cantiques repris en choeur par toute lʼassistance.
Il existe aussi une forme plus informelle de prises de parole dites “gloses”. Des personnalités locales, appelés “glosadors”, reconnus pour leurs talents oratoires et humoristiques improvisent des discours de commentaires, de compliments, ou de propos sarcastiques sur des sujets divers. Le terme de “glose” désigne aussi des textes écrits en vers, dans le même esprit et publiés dans la presse locale ou sous formes des pamphlets. Dans une forme plus élaborée dʼimprovisation de monologues ou dʼéchanges verbaux à plusieurs, les glosadors sʼaccompagnent dʼun instrument de musique élémentaire monotonale et archaïque, la “ximbomba” (prononcez chimbomba).
Cet instrument est défini en terme dʼethnomusicologie comme un “tambour à friction” de
la famille des “membranophones”. Il existe dans de très nombreuses parties du monde, dans des formes techniques légèrement différenciées et des modes dʼinterprétations variées. A Majorque il est constitué dʼune pot de terre de taille variable, coiffé dʼune peau de chèvre ou autre animal, bien tendue, percé dʼun trou en son milieu ou est fixée rigide une tige de roseau bien lissée. Le “ximbomber” frotte la tige avec sa main toujours humectée dʼeau, dans un mouvement alternatif, émettant des vibrations amplifiées par la peau tendue. Il obtient ainsi une espèce de “honk honk” de durée séquentielle variable selon le parcours de la main, un son un peu analogue à celui dʼune contrebasse.
Sur ce rythme alterné il improvise un récitatif en variant légèrement la tonalité du phrasé. Cʼest un peu comme le parler du “rap” mais lʼaccent nʼest pas celui du franco/magrébin guttural de nos banlieues, cʼest un parler modulé en majorquin archaïque très rural.

Dans presque chaque fête traditionnelle un ximbomber fait office de commentateur bénévole, et déclame des compliments, des sarcasmes humoristiques sur les personnalités présentes, ou des histoires grivoises que semble souligner le mouvement alternatif équivoque de la main sur la tige de roseau.
Les “ximbombers” peuvent aussi se grouper par deux, trois, quatre, pour des improvisations alternées sur les mêmes thèmes, sorte de joutes oratoires, plus ou moins égrillardes, objets dʼune émulation qui favorise la surenchère et déchaîne lʼhilarité des spectateurs.
Cette tradition se maintient mais il est vrai que lʼâge moyen de ces baladins est assez canonique. Ils essayent de transmettre la tradition aux plus jeunes mais lʼécoute de la musique sur Ipod ne favorise lʼimagination, mère de lʼimprovisation poétique. Cet instrument est parfois intégré dans les groupes traditionnels majorquins ou il assure une sorte de basse rythmée accompagnant le tambourin et les bourdons de la “xeremia”, la cornemuse majorquine.
Comme la majorité des instruments de musique, ce type de tambour se retrouve sur tous les continents avec des variantes mais toujours basé sur le même principe.

Un tableau de Frans Hals, peintre néerlandais du 17ème siècle représente un joueur de “rommelpot” identique à notre ximbomba et atteste ainsi de son ancienneté. On le recense dans une une vingtaine de pays: en Afrique du sud cʼest le “morupa”, au Congo: mbala, Brésil: cuica, Venzuela: furruco, Grande Bretagne: jackdaw, etc....
En France occitane on lʼappelle “brau” ou “bramadera” qui désigne aussi le beuglement du boeuf. Dans la musique traditionnelle du Comté de Nice, toujours bien vivante dans les fêtes et le carnaval, cʼest le “petadou”, appellation pittoresque et évocatrice; il joue le rôle de grosse caisse.
Mais revenons en pays espagnol: sur la péninsule ibérique, sa facture simpliste, facile à fabriquer, est identique à celle de la ximbomba majorquine. En langue castillane cʼest la “zambomba” ou sambomba” (phonétiquement équivalent) Son usage semble essentiellement réservé aux festivités de Noël: à cette occasion les membres dʼune famille ou un groupe plus important se réunissent pour chanter des cantiques dits “villancicos de Nadal”. Les villancicos étaient à lʼorigine des chants poétiques profanes des 15 à 18ème siècle; ils ont postérieurement désignés exclusivement des chants de Noël à plusieurs voix. Le groupe des chanteurs sʼaccompagne de zambombas, de panderetas (tambourins) et dʼinstruments grattés tel que “la bottella dʼanis” (bouteille de verre comportant des reliefs décoratifs que lʼon gratte avec une cuiller). Ces réunions festives dites “zambombadas” sont encore très vivantes dans la ville de Jerez de la Frontera. Originaire dʼAndalousie cette tradition sʼest répandue dans dʼautres pays hispaniques comme le Venezuela ou les villancicos sont très populaires.

Les membres des communautés dʼorigine espagnole, immigrées de longue date en Algérie, en particulier dans la ville très hispanique dʼOran, évoquent avec beaucoup dʼémotion ces moments chaleureux de convivialité quʼavaient perpétués localement leurs anciens.
Mais cʼest bien à Majorque que la tradition de la ximbomba est la plus vivante, par la fréquence et la variété de son usage. Son caractère primitif et sa gamme musicale plus que restreinte assureront ils sa survie méritée ? Cette simplicité ! cʼest peut être là son atout !