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Les frondeurs des Baléares


Parwebmaster- Publié le 14 janvier 2012

 

 

A Soller, ville de 12.000 habitants de lʼîle de Majorque, parait chaque semaine, depuis plus de 125 ans, un journal édité en catalan. Les informations publiéessont strictement dʼintérêt local, ce qui fait le succès de ce périodique qui est lu avec grand intérêt par quasi toute la population. La moitié des pages du journal est consacrée au sport.

 

Les résultats et les abondants commentaires de lʼéquipe de football sollerique occupent bien sûr la première place; puis viennent les rubriques des nombreux autres sports pratiqués dans la commune. La liste nʼen est pas bien différente de celle de nʼimporte quelle autre ville européenne, voire mondiale. Le sport et son spectacle sont devenus un produit de consommation populaire uniformisé et quasi globalisé.

 

Mais aux Iles Baléares comme dans dʼautres régions de tradition, Pays Basque, Ecosse, Irlande, Bretagne, certains sports traditionnels, jeux physiques et joutes diverses ont retrouvé des animateurs prosélytes et un public accompagnateur enthousiaste. Leur pratique et leur mise en spectacle correspond dans bien des cas à lʼévocation dʼun “mythe historique épique”. Ces célébrations perpétuent le souvenir dʼactivités disparues dans lesquels leurs ancêtres se sont distingués par leurs qualités de force et de vaillance dans lʼexercice du travail quotidien ou dans des activités guerrières. Au Pays Basque les grandes chaloupes de pêche à la sardine ou de chasse à la baleine, appelées traînières, sont devenues de superbes embarcations de course à lʼaviron qui se livrent à des compétitions spectaculaires en mer ouverte. En Ecosse, les épreuves de sélection physique des soldats de la garde royale sont devenus les Highlands Games, ou sport, musique et danses se mêlent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'hebdomadaire “SOLLER” et les autres journaux locaux des Iles Baléares publient dans les pages sportives une rubrique intitulée “tir de bassetja” , traduisons “ tir avec fronde”. Dans nos îles, depuis quelques décennies des amateurs enthousiastes ont promu au statut de sport officiel cette pratique héritée d'un lointain passé. Le spectacle de ces démonstrations et des championnats rappelle aux îliens les hauts faits de leurs ancêtres. L'usage de la fronde dans les îles Baléares est une pratique très ancienne qui remonte aux premiers habitants des îles, des indigènes de culture néolithique venus d'Orient en un long voyage incertain vers 2.500 av.JC. Pour ces peuples pasteurs, agriculteurs et encore chasseurs, la fronde était une arme efficace contre le gibier, les animaux prédateurs des troupeaux mais aussi contre des ennemis locaux ou des envahisseurs d'outre mer.

Pour la postérité, ces tireurs de pierre, les foners des Baléares, sont à jamais les valeureux guerriers qui ont défendu leurs îles contre les envahisseurs venus de la mer. Ces indigènes ont repoussé les flottes romaines, brisant les navires qui s'approchaient avec de lourdes pierres lancées de leurs frondes tournoyantes. Soumis, ils sont devenus de redoutables mercenaires dans les armées de leurs vainqueurs successifsDepuis toujours les habitants des Iles Baléares entretiennent le mythe héroïque de ces foners emblématiques: le symbole universel du pauvre démuni contre le nanti, du faible déterminé et courageux contre le puissant. Comme tous les mythes fondateurs, celui ci est évoqué de multiples manières dans la mythologie et la grande geste de l'Histoire magnifiée.

 

L'illustration la plus connue est dans la Bible: David, jeune berger nu, abat le géant Goliath avec sa fronde, d'une pierre en plein front: paradigme fédérateur pour le peuple juif et le jeune Etat d'Israël.

 

La fronde est constituée d'une corde en fibres végétales tressées d'une longueur de deux mètres environ comportant en son milieu une sorte de poche formé par le dédoublement de la tresse garni de cuir. On y place le projectile, une pierre de taille variable, de préférence un galet lisse en forme d'oeuf. Le tireur tient les deux bouts de la corde, dont l'un est pourvu d'une boucle fermée dans laquelle il passe l'index. Il fait tournoyer la fronde, puis dans un dernier mouvement plus directif il libère la boucle d'extrémité avec l'index. La vitesse initiale atteinte par le projectile peut atteindre 250kmh, voire plus entre les mains des frondeurs surentraînés du passé, véritables guerriers professionnels

Quel peuple a inventé la fronde et a quelle époque ? Comme toutes les armes primitives elle est en fait apparue en des lieux différents et isolés, durant une très longue période et sous des formes légèrement variables, assemblées avec les matériaux disponibles. On en a trouvé dans le tombeau de Toutankamon (1350 avJC), au Pérou précolombien, représentée sur des bas reliefs assyriens, des céramiques mycéniennes et dans de multiples sites archéologiques.

Du simple jet manuel de pierres, l'homo abilis est passé à l'utilisation d'un accessoire qui accroît ergonomiquement la puissance et la portée du projectile: même démarche pour le propulseur de javelot, le “norsaq” du harpon des inuit, puis l'arc, le boomerang...

Ces perfectionnements nés des capacités intuitives et déductives de l'homme ont accru considérablement ses capacités de chasseur et de guerrier.

La pratique de ces armes de jet suppose néanmoins une très longue et patiente éducation instinctive de la gestuelle pour aboutir à une puissance d'impact et une précision de trajectoire incroyable pour l'homme moderne, si malhabile.

Le nom des îles “Baléares” viendrait du grec “baillen” qui veut dire lancer. Leurs habitants étaient déjà connus quelques siècles avJC par leur habileté à la fronde. L'appellation de cette arme varie selon les lieux. Le terme “bassetja” serait d'Ibiza, “passetja de Minorque, “fona” de Majorque. Ces trois premiers termes baléariques sont synonimes et employés indifféremment. En castillan c'est la “honda”, dérivant du latin “funda” En catalan le tireur est le “foner”, ou “bassatger” et en “castillan le ”hondero”. En français c'est le “frondeur” terme devenu métaphore de la contestation. La fronde est abondamment évoquée dans les textes anciens grecs et latins. Ne citons que quelques exemples: Homère dans l'Iliade, Likofron dans un poéme sur la guerre de Troie, Jules César dans sa “Guerre des Gaules”, le géographe Strabon écrit que la fronde est venue de Rhodes. Le romain Diodor de Sicile, chroniqueur historique des guerres puniques et des campagnes de conquête de Rome donne des informations précises sur les frondeurs des Baléares, leur rôle dans l'organisation des batailles. La plus longue portée de cette arme lui conférait un rôle en première ligne et l'initiative de l'attaque. Boucliers et armures étaient défoncés et les guerriers atteints à la face proprement décapités par la puissance de l'impact. Diodor évoque aussi les moeurs de ces populations: il explique en particulier comment les mères disposaient en un point élevé le repas des enfants d'ou seule leur habileté au tir pouvait faire choir leur pitance, assurant ainsi leur entraînement précoce.

A l'origine pierres et galets ronds étaient seuls utilisés. Mais avec l'arrivée à Ibiza des phéniciens colonisateurs, experts en métallurgie, sont apparus les premiers projectiles en plombfondu dans des moules, avec une forme plus aérodynamique en amande. Plus petits mais de forte densité ils avaient une capacité de perforation bien supérieure.

La grande épopée des foners comme mercenaires a débuté dans les rangs des armées carthaginoises. Les phéniciens, plus navigateurs/commerçants que conquérants/dominateurs comme les romains, fondent en 657 avJC une ville port et comptoir à Ibiza et établissent des relations d'échanges du type colonisateur avec les indigènes. Cette politique d'expansion territoriale avec échange et assimilation réciproque des phéniciens a donné naissance à la grande civilisation carthaginoise, fruit de la fusion de la culture phénicienne et berbère de Tunisie.

 

Carthage est une grande puissance économique et maritime. Enrichie par le commerce, ses moyens financiers lui permettent de recruter des mercenaires, et de constituer ainsi une puissante armée de spécialistes: la cavalerie est numide et gauloise, l'infanterie légère celte et ibérique. mais l'infanterie lourde est carthaginoise. Les frondeurs des Baléares constituent la première ligne.

 

Rome est une puissance politique et militaire en pleine ascension: son armée aguerrie et disciplinée est constituée des légions de citoyens romains ou alliés fidèles. Mais au début sa flotte de guerre est très inférieure à celle de Carthage. Les conflits territoriaux aux marges d'influence puis la rivalité irréductible entre les deux nations vont susciter trois guerres successives, dites guerres puniques, qui se dérouleront sur une longue période, de 264 à 146 avJC.

La première voit un net recul de Carthage dans la zone Sicile compensée par une expansion territoriale dans la péninsule Ibérique. Mais le coût de ces campagnes est très lourd: la population trop taxée et les mercenaires non payés se révoltent. La deuxième guerre punique sera l'épopée d'abord victorieuse d'Hannibal en terre latine suivi d'une d'une série de revers entraînant la perte des territoires ibériques ainsi que la trahison ou la défection de troupes de mercenaires. Inquiets pour leur solde et leur destin futur au sein d'une armée en passe d'être vaincue, les cavaliers numides passent à Rome, et les foners des Baléares rentrent chez eux.

La troisième guerre sera une courte campagne d'anéantissement de Carthage.

 

La nation carthaginoise anéantie, Rome conquiert rapidement son empire colonial. Sous prétexte politique de répression de la piraterie exercée à partir de Baléares, les navires romains se présentent sur les côtes de Minorque. Ils sont promptement repoussés par les farouches foners sous un déluge de pierres qui détruit une partie de leur flotte. Les romains se retirent, cuirassent leurs navires de peaux de bêtes et reviennent. Ils débarquent victorieusement en 122 avJC, massacrant une très grande partie de la population, remplacée par des colons ibériques et romains afin d'assurer une “pax romana” sereine. Elle durera jusqu'à l'arrivée des Vandales, en 425 après JC. Cette période est prospère: Rome y installe sa brillante civilisation, dont les ruines glorieuses sont encore présentes sur le  pourtour du bassin méditerranéen.

 

Mais l'état romain est périodiquement en proie à des guerres de factions. Généraux, consuls et empereurs se livrent des guerres de pouvoir auxquelles participent troupes régulières et dissidentes ou les frondeurs sont impliqués. La réputation de valeur et d'efficacité de ces combattants leur a assuré une brillante suite de carrière dans les rangs de l'armée de leur ancien ennemi.

 

Rome poursuit aussi sa politique de conquêtes en s'attaquant aux peuples de la Gaule.

De nombreuses batailles opposent les légions romaines aux diverses tribus gauloises encore insoumises. Jules César dans son oeuvre “La Guerre des Gaules” relate l'appuidéterminant apporté par les frondeurs des Baléares en 57 avJC aux assiégés de la ville de Bibrax, alliée de Rome, attaquée par les Belges.

Après les relations historiques de ces hauts faits aucune chronique notable ne fait état de l'usage guerrier de la fronde dans les grands conflits. Les nouvelles armes lourdes de siège puis les canons l'excluent définitivement des grandes batailles. Mais elle reste une arme de défense efficace en cas de besoin. Des chroniques locales mentionnent des contre attaques victorieuses des frondeurs îliens dans contre des raids de pirates qui infestent la Méditerranée pendant des siècles.

Elle sera de toutes les révoltes, des luttes collectives et périodiques des paysans et artisans contre l'oppression du pouvoir. La preuve en est qu'en 1684, le ”Vice Roi Capitaine Gouverneur Général de Majorque” décrète que toute personne faisant bataille avec une fronde sera puni d'un mois de prison, de vingt sous d'amende et de l'obligation de servir deux ans dans l'armée royale s'il est âgé de plus de quatorze ans.

En 1746, les Minorquins se révoltent à “pedrades”, contre leur occupants anglais qui veulent lever des troupes dans la population autochtone. On ne peut manquer de rappeler le dramatique retour guerrier de cette arme archaïque dans l'actualité récente.


Au cours de l'Intifada, dite aussi guerre des pierres, les images de ces adolescents Palestiniens armés d'une fronde face aux soldats israéliens évoquent sans détour le combat du jeune David. Quel symbole poignant des douloureux retournements de l'histoire !

Aux Baléares, la fronde sera utilisée pour la garde des troupeaux jusqu'à la fin du 19ème siècle. Mais son usage ludique reste très vivant parmi la jeunesse de Majorque et de Minorque. Simple jouet entre les mains des enfants elle suscite aussi des défis d'adultes organisés entre communautés villageoises. Les plus adroits s'en servent pour chasser oiseaux et petit gibier.

Dans la littérature classique la fronde a une place de choix, au même titre que la flèche, objets de métaphores appréciées des écrivains. Ovide, dans son poème épique

Les Métamorphoses, compare le projectile rougeoyant aux rayons du Soleil, fils de Jupiter, puis a la proue d'un navire fendant la mer. Dans la grande et riche tradition des poètes et écrivains de langues romanes, la geste des foners ser

a maintes fois exaltée par les grands auteurs catalans tel que Jacint Verdaguer, le grand acteur de la Renaissance littéraire catalane du 19ème. L'épopée des frondeurs a inspiré les nombreux poètes et écrivains des îles. Dans la culture populaire des Baléares, légendes, contes dits “rondalles” et chansons célèbrent les exploits des tireurs de fona, modèles de force et vaillance morale. 

Pour les peintres et les sculpteurs classiques ils sont objets de représentations héroïques abondamment reproduits. Les autorités politiques et culturelles offrent aux personnalités remarquables ou aux lauréats de prix artistiques un trophée: “El Foner de Bronze”, petite reproduction de la statue de frondeur du célèbre sculpteur Jaume Mir.

La renaissance de cette pratique dans les années 70 a pris la forme d'une épopée lyrique avec forces anecdotes que content avec enthousiasme les animateurs de ce sport.

En 1977 un nommée Biel Frontera i Gelabert du village de Llubi à Majorque, eut un songe: un foner lui apparut et lui fit part de sa tristesse de voir que les jeunes ne s'intéressaient qu'au football, au basket, etc, abandonnant la pratique de la fronde, sport glorieux des ancêtres. Il le pria de remédier à ce lamentable oubli historique. Au début, le pauvre Biel, sollicitant le maire fut la risée de la communauté villageoise, certains lui suggérant de jouer le rôle de la pierre ou de la cible. Mais Biel persista et à la fête suivante de Sant Feliu, patron du village de Llubi, il organisa un concours de “Tir de fona” avec la participation de 19 tireurs. Ce fut un succès; la presse s'empara de l'événement. Le “Diaro de Mallorca” le qualifia de première importance historique, évoquant la mémoire des valeureux foners, la beauté du geste, le comparant au Phoenix renaissant. Les compétitions s'enchaînèrent à bon rythme pour chaque fête patronale. Un jour Biel rencontra un certain Pep Sanchis, juge de Fédération sportive majorquine, qui lui suggéra de convertir cette pratique archaïque en sport officiel réglementé.

Dès lors, le tir de fona s'organisa dans l'enthousiasme. En relation avec les autorités et les juges experts de la Fédération d'Athlétisme fut créée la “Comisio Balear de Tir de Fona” avec l'aval et le soutien officiel de toutes les administrations concernées du “Govern”. L'organisation de compétitions régulières se mit en place à Majorque, ensuite sur Ibiza en 1982 puis plus tard à Minorque. Les championnats locaux et inter-îles s'enchaînent depuis sans interruption.

En 1990 “le tir de fona” a été inclus dans les programmes officiels de sport scolaire afin d'assurer la relève des champions du futur . Dans ce cas le projectile est une balle de tennis, mesure de prudence !

Ce sport est pratiqué au delà des îles à l'occasion de fêtes historiques. Par exemple, à Cartagena, ancien comptoir de la défunte nation quasi éponyme, la fronde a été réactivée lors de la commémoration annuelle de la bataille entre les Carthaginois et les Romains. L'affiliation à la Fédération espagnole des sports autochtones assure désormais la présence très appréciée des tireurs lors de manifestations européennes.

Le “tir de fona” est désormais un sport organisé et encadré par un Règlement qui définit le matériel et le déroulement des épreuves. La fabrication de la fronde doit être réalisée avec des matériaux naturels. Sa dimension est limitée à un mètre. Le mode de lancement est variable selon les personnes, tournoiement latéral oblique majorquin, frontal minorquin au dessus de la tête,...... Certains mouvements défectueux sont signalés et sanctionnés par le jury qui doit comporter trois juges.

Seule obligation, il faut faire deux tours complets avant de tirer. Des moniteurs et des opuscules de la fédération donnent des conseils aux débutants et pratiquants.

La cible est constituée d'un cadre carré blanc en bois de 1,20 m de côté. Au milieu est placé la “diana” un cercle métallique de 50 cm de diamètre dont le centre doit se trouver à 1,60 m du sol. La distance se compte en pas de 65 cm: pour enfants et dames elle est à 15 pas, pour les hommes 30 soit, 19,50 m.

En catégorie homme, un frapper sur le bois compte pour 2 points et sur le fer pour 4. Pour les dames, aussi présentes dans les championnats en distance courte, c'est 1 points et 2 points.

En conclusion, on peut affirmer que “l'Art de la Bassetja” a un avenir bien assuré par le soutien de la population et des autorités sportives. Selon les dernières informations communiquées par un animateur local de ce sport une rencontre internationale est prévue pour octobre 2011, regroupant des frondeurs de différents pays, dont les Etats Unis. Le statut officiel de cette discipline, limité pour le moment aux Iles Baléares, serait il en passe de de gagner d'autres pays ?

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“Cette Trobada Internationale” a effectivement eu lieu le dimanche 30 octobre avec la participation de 51 foners, venant en majorité des Iles Baléares mais également de Pologne, Roumanie, Uruguay,Allemagne, Angleterre et même une charmante thibétaine. L'expérience millénaire de nos fonersa évidemment joué en leur faveurmais cet événement a suscité l'intérêt des participants et d'autres “Trobada” seront programmées tous les deuxans avec le projet d'une fédération internationale. Il faut féliciter les animateurs et promoteurs de ce renouveau et enparticulier l'association sportive etculturelle locale la “Defensora Sollerense”. A suivre.......

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